Le Grand Rabbin Albert Guigui nous reçoit au Consistoire central israélite de Belgique (CCIB) qui a son siège à la Grande Synagogue de Bruxelles et d’Europe. Le CCIB est l’organe représentatif du judaïsme auprès des autorités belges.

Tsedakah

“Je vais peut-être étonner voire choquer quelques personnes en disant cela, mais dans la tradition juive le mot “charité” n’existe pas. La charité établit une relation de condescendance entre la personne qui donne ou qui aide, et la personne qui reçoit ou qui est aidée. Il y a un rapport de forts et de faibles, de riches et de pauvres. Dans la tradition juive, le mot “charité” est remplacé par le mot Tsedakah. Cela vient du mot hébreu “tsedek” qui veut dire “justice”. En d’autres termes, le judaïsme ne perçoit pas l’aide que l’on donne aux pauvres comme une aumône, mais comme le rétablissement d’une injustice qui a été causée à cette personne. En l’aidant, je ne fais que rétablir une injustice. L’idée fondamentale dans le judaïsme, c’est le respect de la dignité de l’autre. Donner, certes, mais donner dans le respect de la dignité de l’autre”.

“Le penseur juif Maïmonides (1138-1204) classe les différents niveaux de la Tsedakah. Le premier niveau qui est le plus important est celui où l’on empêche la personne de tomber. Un exemple: quelqu’un risque de déclarer faillite parce qu’il a besoin d’une somme bien particulière. On fera tout pour essayer de trouver cette somme pour lui permettre de continuer à vivre sans être dépendant d’autrui. Le deuxième niveau de la Tsedakah, c’est de donner de telle sorte que la personne qui reçoit ne sait pas de qui elle reçoit et la personne qui donne ne sait pas à qui elle donne. Ainsi il y a un anonymat aussi bien au niveau du donateur que niveau du receveur, et de ce fait-là la dignité de la personne qui reçoit est préservée”.

Sécurité sociale?

“En effet, la Tsedakah n’est pas un don, c’est un dû qu’on restitue à cette personne qui est dans la pauvreté. De ce point de vue il existe des point communs avec la sécurité sociale. Il faut reconnaître que la sécurité sociale est un pas énorme dans l’humanisation et la lutte contre la pauvreté, parce que c’est un moyen de permettre à tout un chacun de pouvoir vivre dignement et dans le respect de sa personnalité. Mais je crois que malgré tout il y a quelque chose qui manque. Dans le cas de la sécurité sociale il y a certes l’anonymat, mais il s’agit d’une relation abstraite. Il n’y a pas de relation entre l’institution qui donne et la personne qui reçoit. La personne qui est dans l’indigence a besoin de plus que l’argent. Elle a besoin de considération. Elle a besoin d’un sourire. Elle a besoin qu’elle se sente entourée et épaulée. Et ça manque aujourd’hui. Je crois que par delà l’aide que la sécurité sociale peut donner, il faut qu’il ait un service social chaleureux et amical qui puisse prendre en compte les autres difficultés que la personne démunie rencontre sur son chemin”.

“Par exemple l’association Meir panim donne à manger aux pauvres. Meir panim signifie littéralement “éclairer le visage”.  Il n’y s’agit pas seulement de donner à manger, mais il s’agit aussi d’offrir un sourire et de garantir un accueil chaleureux et humain. En dehors des institutions du Service Social Juif et de la maison de retraite Heureux Séjour, nous avons d’autres associations, notamment une qui dépend de notre communauté et qui s’appelle Bethlehem. C’est une association extrêmement ancienne qui poursuit des objectifs dont je viens de parler. Les personnes en difficultés y reçoivent des cheques alimentaires qu’elles vont monnayer dans les grandes surfaces. L’objectif est donc de permettre à ces gens d’être aidés dans l’anonymat mais en choisisant ce qu’ils veulent”.

Actes de bonté: Guemilout Hassadim

“Je pense que la pauvreté souvent se double de plusieurs autres phénomènes: une marginalisation, la solitude, l’abandon, l’exlusion sociale. Et tout ça fait que la pauvreté est vécue d’une façon très très très douloureuse.  Par delà le fait d’être pauvre, il y a tout ce volet social et psychologique qui est source de souffrance. Et l’objectif chez nous est d’entourer la personne. La  pauvreté n’est pas seulement un manque d’argent. On peut avoir de l’argent et être en même temps  très pauvre. Quelqu’un qui est seul et abandonné – même s’il n’a pas besoin d’aide matériel – il a besoin de contacts, il a besoin de relations humaines, il a besoin d’affection et de chaleur. Et c’est pour ça que chez nous la Tsedakah seul ne suffit pas. Il y a en plus ce qu’on appelle Guemilout Hassadim [= actes de bonté]. Ils se font aussi bien avec les riches qu’avec les pauvres. Un malade, même s’il a de l’argent, c’est un pauvre, c’est un malheureux, et on a besoin de le rendre visite et de le soutenir. Guemilout Hassadim n’est pas seulement le besoin de donner à manger, mais c’est tout ce qui constitue l’être humain et duquel on doit s’occuper: la solitude, l’exclusion sociale, l’abandon. Un des problèmes qui est extrêment difficile – et qui n’est pas lié essentiellement au manque d’argent – c’est la question de comment s’occuper de tous les gens qui sont des rescapés de la Shoah, qui sont parfois seuls, hantés par des souvenirs. Donc il y quelque chose de plus que l’argent, c’est le don de soi”. Le don de soi est essentiel”.

Rerverser la vapeur

“Comparé au don de l’argent qui est sensé rester anonyme, le don de soi rétablit une relation interpersonnelle. Et je dirai même plus quand il s’agit du don de soi. Vous savez, le drame c’est qu’on croit toujours que la personne qui est seule et qui manque d’argent est tributaire de l’autre. “Moi je dois toujours lui donner, je dois venir lui rendre visite etc etc”. Mais je pense que la meilleur thérapie n’est pas toujours de donner. La meilleure thérapie est d’offir  aux exclus qui ont des capacités et des possibilités, des projets de vie où ils ne se sentent plus soutenues, mais où eux soutiennent l’autre. Grâce à cela ils retrouvent un sens à leur vie. Et ainsi ils ne se sentent plus comme des redevables de la société, mais comme des partenaires à part entière, qui apportent à la société. Il y a des gens qui savent dessiner, alors on les met dans des ateliers de dessin, et ils heureux, ils sont épanouis de donner aux autres. Il y a des gens qui peuvent rendre service à des personnes agées. Il faut renverser la vapeure. Celui qui reçoit devient celui qui donne. Et chacun peut donner”.

“Pour résumer, Guemilout Hassadim, c’est un elargissement de Tsedakah, pas avec de l’argent mais par d’autres modes de soutien. Mais Tzedakah et Guemilout Hassadim n’auront de sens que lorsqu’on donne un projet de vie aux gens qui sont exclus”.

Une dernière question. Admettons que je suis une personne juive qui vis dans la pauvreté et je que vais auprès de mon rabbin en lui demandant: comment tenir le coup et pourquoi tenir le coup? Que répondriez-vous?

Mais voilà, nous y sommes: pourquoi tenir le coup? Parce que tout simplement d’autres ont besoin de moi. Voilà pourquoi il faut tenir le coup! Parce que je peux être utile à la société. Parce que je peux contribuer au bien-être des autres. Voilà pourquoi.

Et Dieu dans tout cela?

De toutes les façons c’est lui qui est l’exemple. Dieu a été le premier qui a habillé les hommes, Dieu a été le premier qui a donné à manger, Dieu a été le premier à enterrer les morts. Nous devons imiter Dieu.

© Axcent