1. Qui es-tu?

Dire qui je suis c’est déjà mal parti pour un Juif parce que le verbe “être” n’existe pas au présent. Si le verbe “être” n’existe pas en hébreux c’est qu’il y a une raison. Mais si ce n’est pas “qui suis-je”, est-ce qu’il faut alors me définir avec ce que j’ai? Non, ce n’est pas l’avoir non plus qui joue. Dans le judaïsme, et je crois que cela me définira peut-être plus facilement, c’est: qu’est-ce que je fais? Parce qu’importe de savoir qui on est: les psys n’ont toujours pas trouvé comment aider vraiment les gens à savoir qui ils sont. Il y a une phrase dans la Torah que j’aime beaucoup et qui dit que quand quelqu’un est mort, on ne se demande pas s’il a eu une belle vie, mais s’il a fait que la vie est devenue plus belle autour de lui. Je crois que c’est très très juif: c’est-à-dire, ce qui compte c’est ce qu’on fait. Me définir le mieux, je pense, serait peut-être à travers ce que je fais ou ce que j’ai fait.

Je suis issue d’abord d’une culture juive. Mon père nous a élevé dans l’esprit du judaïsme. De son côté en descendant jusqu’au 17ième siècle il y a des rabbins très célèbres. Du côté de ma mère on trouve des moines et des nonnes. Malgré ces antécedents, mes parents étaient laïques dans l’esprit de “la religion est l’opium du peuple”. J’étais élevé là-dedans. Mais en même temps – et de cela j’ai pu me rendre compte une fois que je me suis vraiment penchée sur l’étude du judaïsme – tout ce qu’on nous a inculqué à la maison était juif. L’éthique venait en tout cas de la Torah. Ma mère a reçu une éducation où les grands principes de ne pas voler, d’être honnête etc étaient présents aussi. Mes parents étaient communistes et tous les deux dans la résistance. Mon père a été arrêté et abattu par plusieurs balles auxquelles il a survécu mais est resté grand invalide. Il s’est évadé plusieurs fois et a échappé de justesse à la déportation. Je viens donc d’un milieu politiquement communiste. Je faisais partie d’un mouvement de jeunesse où les enfants étaient essentiellement des enfants de résistants ou de déportés, et où on pratiquait la pédagogie Makarenko, une pédagogie issue de l’Union-Soviétique qui était d’une modernité extraordinaire. En 1917 des milliers d’enfants traînaient dans les rues. Ils venaient de sortir du servage, vivaient dans la misère absolue, n’avaient pas été à l’école. Marenko est parvenu avec des techniques très modernes de pédagogie à resocialiser tous ces gosses. Comme enfant j’étais dans cette mouvance pédagogique. À côté de cela, j’allais tous les samedi au mouvement de jeunesse juif. Le point de départ de ce mouvement était qu’il fallait qu’on soit heureux. Il ne faut tout de même pas oublier le contexte: on sortait de la guerre, sur les centaines d’enfants que nous étions personne n’avait de grands-parents, et nos parents sortaient des camps pour la plupart . Cette joie qui doit être présente même dans des situations rationnellement très tristes est une des Mitsvots, c’est-à-dire une des obligations du judaïsme. Dans le judaïsme, c’est un devoir d’être heureux, d’être dans la joie, quelles que soient les conditions matérielles ou autres circonstances, même si, aussi, dans toute joie, il faut toujours laisser une place pour la tristesse en raison des malheurs qui ont frappé nos ancêtres ou qui frappent encore les nôtres, et j’ajoute, qui frappe encore tant des nôtres, les êtres humains, partout dans le monde.

Je suis devenue moi-même communiste. Comme je ne fais jamais les choses à moitié, j’étais sécrétaire nationale de la Jeunesse Communiste et membre du bureau du conseil national de la jeunesse de la communauté française pour représenter nos organisations.

Ceci dit, toute petite, dès l’âge de 5 ans, j’étais attirée par la religion. J’allais avec le grand-père du mari d’une cousine, qui était le seul grand-père qu’on ait jamais connu (tout le monde l’appelait Zaïdè, qui veut dire “grand-père” en yiddish), en cachette à la synagoque. Je dis “en cachette” mais je me rends compte que mon père a dû le savoir, car j’étais toute jeune. Comme j’étais encore une toute petite fille, je pouvais aller en-bas avec les hommes. Je me rappelle que Zaïdè me mettait sous son châle et priait en se balançant et que j’ai gardé ça, impregné au plus profond de moi: cette volonté de religion qui était le seul point de discorde qu’il y avait entre mon père et moi.

Je me souviens que pendant la guerre du Vietnam on avait des réunions pour la paix et on se disputait d’une manière effrayante – on était 20 ou 30 autour d’une table, il y avait des cris, si nos yeux étaient des fusils on serait tous morts, et un jour je me suis dis: “on veut faire la paix dans un pays et on ne peut pas le faire dans cette pièce? Plutôt que de dire qu’il faut changer le monde et l’homme changera, je crois qu’il faut changer l’homme et le monde changera”. Ça a été un basculement qui m’a fait quitter le parti communiste.

Les années ont passé. J’ai erré longtemps à chercher ma voie en lisant beaucoup. À 30 ans, début 1980, j’ai abouti en Inde, chez un maître indien, dans un âshram où il y avait très peu d’étrangers, et où le seul principe était qu’on pouvait avoir n’importe quelle religion pour autant qu’on croit en une … force qui dépasse celle des hommes. Ce maître a vraiment changé ma vie. C’est là que j’ai réalisé à quel point je ne pouvais pas vivre sans spiritualité. Ce n’était pas évident avec une mère non-juive et le refus chez beaucoup de juifs de me reconnaître comme juive, mais quand je suis revenue, je me suis dit: maintenant tu vas vivre ton judaïsme. Un jour, un moine catholique avec qui je m’entretenais régulièrement de questions spirituelles, m’a dit: écoute, va voir la synagogue libérale, là on te reconnaîtra comme juive. Il n’avait pas tort. C’est dans la communauté libérale de Beth Hillel qu’on m’a tout de suite reconnue comme juive. Je trouvais enfin une reconnaissance de ce que j’étais au plus profond de moi. Là a commencé vraiment ma plongée dans un judaïsme qui n’était pas seulement celui de la Shoah, de la nourriture juive, des chants juifs, des fêtes juives, mais aussi de l’étude et de l’approche de la Torah.

Pour moi il y a une continuité indéniable entre mon chemin du parti communiste au judaïsme. Que ce soit au parti communiste ou aujourd’hui ou hier dans le judaïsme, la volonté c’est de faire que le monde devienne un peu meilleur, qu’il y ait moins d’injustices sur terre, moins de souffrances, que l’exploitation de l’homme par l’homme ou des pauvres par ceux qui le sont moins, soient moins fortes. C’est ce qu’on appelle le Tikkoun Olam dans le judaïsme “la réparation du monde”. Et donc pour moi il y un continuum entre communisme et judaïsme. Simplement, la méthode est différente.

Aujourd’hui, je suis très impliquée dans ma synagogue où je suis membre du conseil d’administration et m’occupe tant de la formation que des animations communautaires. Je suis membre aussi du conseil d’administration de Gan ashalom qui est notre cimetière et tout ce que ça implique, c’est-à-dire les soins, la toilette des morts et la visite des malades et des personnes âgées qu’on appelle le Bikour H’olim.

Je suis aussi déléguée rabbinique, ce qui veut dire que j’aide le rabbin quand on sort la Torah aux offices. Quand il n’est pas là je dirige l’office avec d’autres et je donne des cours, entre autres à ceux qui doivent apprendre à lire le hébreux pour pouvoir lire les prières. Je m’occupe également d’un groupe d’étude de la Torah une fois par mois le samedi après-midi après l’office, ainsi que de la bibliothèque et des émissions radio. Et puis il y a mon engagement interconvictionnel, vieux de trente ans.

2. Qu’est-ce qui t’attire dans le dialogue interreligieux et interconvictionnel et pourquoi es-tu devenue membre du conseil d’administration d’Axcent?

Pour être franche, l’interreligieux pour moi a commencé simplement parce que des gens autour de moi parlaient beaucoup de judaïsme et que je me rendais compte que l’ignorance de ce que sont les Juifs et les préjugés, voire les stéréotypes, sur ce qu’est le judaïsme étaient dramatiques. Au plus je donnais des conférences ou je participais à des groupes de dialogue, au plus je me suis rendue compte que c’était nécessaire d’informer et de témoigner.

C’est vrai que, dans un sens, ma démarche était au début unilatérale. Je venais pour parler des Juifs et du judaïsme. Est-ce que ça m’intéressait d’entendre parler des autres? Au début, très honnêtement, non. Il faut dire que notre histoire avec les chrétiens était telle qu’on peut comprendre qu’il ait une certaine méfiance. Mais petit à petit j’ai réalisé que moi aussi j’avais mes stéréotypes; que moi aussi j’avais une certaine méconnaissance des choses. Je me suis ainsi impliquée dans une groupe qui se réunit tous les mois et qui organise chaque année un colloque “juifs et chrétiens engageons-nous”. On y aborde une question avec chaque fois le point de vue chrétien et juif. J’apprends pas mal de choses et je réalise que moi aussi, j’ai certains… c’est vrai… certains préjugés, mais ils tombent quand j’en prends conscience.

Quant à Axcent, je m’y suis engagée d’abord parce qu’on me l’a demandé. (rire) Mais cela entrait dans ma propre démarche, d’autant plus qu’Axcent ne limite pas le dialogue aux trois monothéismes. Avec Axcent j’avais la possibilité à la fois de donner quelque chose et de recevoir quelque chose, ça pouvait se passer dans les deux sens.

3. Dans quelle mesure l’économie est-il un aspect important dans le judaïsme?

La relation à l’autre est quelque chose de fondamental dans le judaïsme. Il faut d’abord insister sur un fait qu’on ne connaît pas assez les fondements du judaïsme. Ainsi : des textes de la tradition juive nous disent qu’il ne faut pas favoriser dans un tribunal un riche parce qu’il est riche, ce qu’il arrive quand même assez souvent dans l’histoire. Mais il ne faut pas non plus favoriser un pauvre parce que c’est un pauvre, et ça c’est moins fréquent de dire. Il faut tendre vers la justice et ne pas tenir compte de ces aspects-là. Or, dans un monde d’inégalités qui est le nôtre, l’“autre” est aussi le pauvre qu’il faut aider par la Tsédakah. Ce que nous appelons “Tsédakah” n’est pas seulement “charité”. C’est quelque chose qui est liée à la justice, une justice qui vise à rétablir un peu de l’injustice qui est sur terre. Il y a deux sortes d’actes de Tsédakah. Il y a d’abord les actes de bonté sous toutes formes et qu’on peut faire autant vis-à vis d’un riche que d’un pauvre. Et puis il y a ce qu’il ressemble plus à une “charité monétaire”, qui est de donner de l’argent quand c’est nécessaire.

Le penseur juif Maïmonides décrit huit stades du Tsédakah. Je ne vais pas les énumerer tous. En mentionnant les deux premiers, on parvient déjà à en saisir l’esprit.

Le nec plus ultra, ce qui a de mieux et qui est le plus important, c’est ce qu’on appelle la charité préventive. Il faut donner du travail à un pauvre. Tout le monde connaît l’expression: “si tu donnes du poisson à quelqu’un, il mangera un jour, si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours”. Ce principe se trouve déjà dans la Torah. Le plus important, c’est d’aider quelqu’un pour qu’il puisse subvenir lui-même à ses besoins, soit pour démarrer une affaire, soit pour la continuer. Comme acte idéal cette charité préventive est subdivisée. Soit qu’on donne du travail à un pauvre, soit qu’on en fait une espèce d’associé ou de partenaire, soit qu’on lui fait un prêt, soit un don. C’est mieux de faire un prêt qu’un don. Pourquoi? Parce qu’un prêt pour la personne est moins dégradant. C’est lui dire qu’on lui fait confiance et qu’on sait qu’il nous le rendra. Ça c’est le premier degré de Tsédakah.

Le deuxième stade, c’est de donner anonymement à quelqu’un d’inconnu.Pour le judaïsme c’est essentiel: il ne faut pas savoir à qui on donne, parce que sinon on pourrait succomber à un sentiment de fierté d’avoir fait quelque chose peur cette personne, et ça c’est pas de la Tsédakah. Et la personne qui reçoit ne doit pas savoir de qui elle a reçu pour ne pas se sentir inférieure par rapport à la personne qui donne. C’est pourquoi il y a toujours des caisses de Tsédakah dans toute synagogue et association juive. Les gens y déposent leurs dons discrètement et ensuite il y a un groupe qui se met à les distribuer de façon aussi discrète dans la communauté. Par exemple dans ma synagogue, le conseil d’administration lui-même ne sait pas à qui le responsable va le distribuer. Ça c’est donc le deuxième aspect.

4. Quelle pourrait-être ta propre contribution à une l’économie plus humaine et solidaire?

Ce n’est pas évident. Je ne vais peut-être pas te satisfaire dans ma réponse. Certainement, si on parle de conscientisation, je crois qu’il y a vraiment quelque chose à faire. Chacune des convictions peuvent nous interpeller dans ce qu’elles demandent et proposent par rapport à un monde plus solidaire. Elles peuvent nous aider à être plus dans une pratique. Mais comme je te l’ai dit, ce qui à une époque m’a fait basculer d’un monde politique vers un monde plus religieux, c’est ce principe: on ne change pas le monde et puis l’homme changera, on change l’homme et le monde changera. Et je crois vraiment à l’effet papillon qui était déjà très présent dans la Torah, à savoir que si moi je change, si moi dans mon comportement personnel j’essaie tous les jours un petit peu plus, à me comporter le mieux possible, je n’ai pas besoin de faire la morale aux autres. Je peux expérer que certains de mes comportements, susciteront quelque chose de semblable chez l’un ou l’autre. Je ne suis ni premier ministre ni présidente, je crois que ce que je peux faire le mieux à ma mesure, c’est d’essayer d’être correcte dans ma vie et d’essayer de pratiquer au mieux l’ouverture et la solidarité envers l’autre. La Tsédaka peut m’y aider. Je crois plus à ça qu’à des fonctions politiques, même s’il faut qu’il ai des gens qui travaillent dans le domaine politique. L’approche politique n’est plus mon orientation Je crois par contre à l’action personnelle, et, dans le cadre d’Axcent par exemple, à la mise en commun de pistes convictionnelles pour que nos consciences puissent se fortifier mutuellement dans notre d’un travail vers l’autre.