Axcent - Adults

it's the economy, stupid!

Category: Français

Liberté, égalité, propriété? Vrijheid, gelijkheid, bezit?

Liberté, égalité, propriété : une équation possible ? Conversation entre deux chrétiens.

Depuis les années 1980, les inégalités se creusent partout en Europe. Dans un contexte de dérégularisation néolibérale, l’écart entre riches et pauvres, entre ceux qui détiennent et accumulent le capital et ceux qui vivent de leur force de travail ou n’ont pas accès à l’emploi, semble devenir de plus en plus grand. À tel point que certains disent qu’il est urgent d’inverser le mot d’ordre de la Révolution Française: moins de liberté et plus d’égalité et de fraternité. Ou pour le dire autrement: moins de propriété et plus de solidarité.

Qu’en est-il pour un chrétien? Comment juge-t-il les inégalités croissantes? Quels seraient pour lui les rapports parfois compliqués entre liberté et égalité? Est-ce que le droit à la propriété est “sacré” comme le veut une certaine tradition, ou la propriété est-elle un “vol”, comme le veut une autre? Qu’en dit l’enseignement social de l’Église?

Deux catholiques engagés en débattront ce soir. Ignace Berten, théologien, et Nicolas Bardos, économiste.

La rencontre sera modérée par Christof Grootaers (coordinateur d’Axcent)

Lieu : Dominicains de Bruxelles Avenue Renaissance 40 1000 Bruxelles Métro Schuman – Métro Mérode

Date : Mardi 27 janvier 2015 à 20h15

Prix d’entrée : 5 euro

Info : GSM: 0472/552 511 (Axcent vzw) Tél: 02 /743.09.60 (Dominicains)

 

Vrijheid, gelijkheid, bezit : verenigbaar trio ? Een gesprek tussen twee christenen

Sinds de jaren ’80 wordt de ongelijkheid in Europa alsmaar groter. Sommigen menen zelfs dat de leuze van de Franse Revolutie dringend moet worden omgegooid: minder vrijheid en meer gelijkheid en broederschap. Of anders uitgedrukt: minder bezit en méér solidariteit.

Is bezit heilig en onaantastbaar, zoals sommigen beweren? Of is het diefstal, zoals anderen beweren?

Nicolas Bardos, economist, en Ignace Berten, theoloog, kruisen de degens. Het gesprek wordt begeleid door Christof Grootaers (coordinator Axcent vzw)

(In het Frans)

 

Plaats : Brusselse Dominicanen, Renaissancelaan 40 – 1000 Brussel

Datum : Dinsdag 27 januari 2015 om 20u15

Prijs: 5 euro

Info : GSM: 0472/552 511 (Axcent vzw) – Tel: 02 /743.09.60 (Dominicanen)

Résistances. Alternatives interconvictionnelles au néo-libéralisme

Comment ça, pas d’alternatives à l’obsession déshumanisante du gain, du produit national brut et de la consommation? Pas d’alternatives aux inégalités criantes? 

Des personnes de convictions  différentes disent le contraire!

Écoutons leur histoire personnelle, ce 4 décembre à 20h.

 
Hoezo, geen alternatief voor de mensonterende idee-fixe van winst, bruto nationaal produkt en consumptie? Geen alternatief voor de schreeuwende ongelijkheid?

Mensen met een verschillende levensbeschouwelijke achtergrond weten wel anders!

Hun persoonlijk levensverhaal spreekt boekdelen, op 4 december om 20u.

(In het Frans)

 

How’s that? No alternative to the degrading obsession for profits, gross national product and consumption? No alternative to the blatant inequalities?

Persons of different beliefs say otherwise!

Their life stories speak volumes. Let’s learn from them, on December 4 at 8 pm.

(In French)

 

Introduction
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Stop! On veut respirer! Stop! Geef ons ademruimte!

Stop! On veut respirer!

L’idée vient d’Axcent. Trois associations bruxelloises – à savoir Axcent vzw, le Centre de Formation Cardijn et Sagesse au Quotidien – lancent le 10 novembre 2014 un groupe de formation francophone interconvictionnel sur le thème TEMPS, ÉCONOMIE, CONVICTIONS.

Comment vivons-nous le temps ? D’où vient notre sentiment recurrent d’un temps « inhumain » ? Quelle en est logique ? Comment y résister ? Nos références convictionnelles, offrent-elles des alternatives pour un temps qui soit plus humain ?

Point de départ sont les expériences de vie des participants. Ils sont tous marqués par l’impact du temps. Le Centre de Formation Cardijn assurent le bon déroulement des recontres mensuelles en reliant les expériences personnelles de chacun et de chacune à un savoir plus large.

 

Stop! Geef ons ademruimte!

Het idee komt van Axcent. Drie verenigingen in Brussel, Axcent vzw, het Centre de Formation Cardijn en Sagesse au Quotidien lanceren op 10 november 2014 een interlevensbeschouwelijke vormingsgroep in het Frans rond het thema TIJD, ECONOMIE EN LEVENSOVERTUIGING.

Hoe beleven we de tijd? Waarom zitten we vaak met het gevoel dat hij “onmenselijk” is? Welke sociaal-economische logica ligt er aan ten grondslag? Hoe kunnen we er ons tegen verzetten? Biedt onze levensbeschouwelijke achtergrond een uitweg voor een humanere tijdsbeleving?

Vertrekpunt is de leefwereld van de deelnemers die allemaal op een of andere manier de tijd aan den lijve ondervinden. Het Centre de Formation Cardijn leidt de maandelijkse gesprekken in goede banen en verbindt de persoonlijke ervaring aan kennis en inzicht.

Dépliant ‘TEMPS’

Le Grand Rabbin Albert Guigui sur la pauvreté

Le Grand Rabbin Albert Guigui nous reçoit au Consistoire central israélite de Belgique (CCIB) qui a son siège à la Grande Synagogue de Bruxelles et d’Europe. Le CCIB est l’organe représentatif du judaïsme auprès des autorités belges.

Tsedakah

“Je vais peut-être étonner voire choquer quelques personnes en disant cela, mais dans la tradition juive le mot “charité” n’existe pas. La charité établit une relation de condescendance entre la personne qui donne ou qui aide, et la personne qui reçoit ou qui est aidée. Il y a un rapport de forts et de faibles, de riches et de pauvres. Dans la tradition juive, le mot “charité” est remplacé par le mot Tsedakah. Cela vient du mot hébreu “tsedek” qui veut dire “justice”. En d’autres termes, le judaïsme ne perçoit pas l’aide que l’on donne aux pauvres comme une aumône, mais comme le rétablissement d’une injustice qui a été causée à cette personne. En l’aidant, je ne fais que rétablir une injustice. L’idée fondamentale dans le judaïsme, c’est le respect de la dignité de l’autre. Donner, certes, mais donner dans le respect de la dignité de l’autre”.

“Le penseur juif Maïmonides (1138-1204) classe les différents niveaux de la Tsedakah. Le premier niveau qui est le plus important est celui où l’on empêche la personne de tomber. Un exemple: quelqu’un risque de déclarer faillite parce qu’il a besoin d’une somme bien particulière. On fera tout pour essayer de trouver cette somme pour lui permettre de continuer à vivre sans être dépendant d’autrui. Le deuxième niveau de la Tsedakah, c’est de donner de telle sorte que la personne qui reçoit ne sait pas de qui elle reçoit et la personne qui donne ne sait pas à qui elle donne. Ainsi il y a un anonymat aussi bien au niveau du donateur que niveau du receveur, et de ce fait-là la dignité de la personne qui reçoit est préservée”.

Sécurité sociale?

“En effet, la Tsedakah n’est pas un don, c’est un dû qu’on restitue à cette personne qui est dans la pauvreté. De ce point de vue il existe des point communs avec la sécurité sociale. Il faut reconnaître que la sécurité sociale est un pas énorme dans l’humanisation et la lutte contre la pauvreté, parce que c’est un moyen de permettre à tout un chacun de pouvoir vivre dignement et dans le respect de sa personnalité. Mais je crois que malgré tout il y a quelque chose qui manque. Dans le cas de la sécurité sociale il y a certes l’anonymat, mais il s’agit d’une relation abstraite. Il n’y a pas de relation entre l’institution qui donne et la personne qui reçoit. La personne qui est dans l’indigence a besoin de plus que l’argent. Elle a besoin de considération. Elle a besoin d’un sourire. Elle a besoin qu’elle se sente entourée et épaulée. Et ça manque aujourd’hui. Je crois que par delà l’aide que la sécurité sociale peut donner, il faut qu’il ait un service social chaleureux et amical qui puisse prendre en compte les autres difficultés que la personne démunie rencontre sur son chemin”.

“Par exemple l’association Meir panim donne à manger aux pauvres. Meir panim signifie littéralement “éclairer le visage”.  Il n’y s’agit pas seulement de donner à manger, mais il s’agit aussi d’offrir un sourire et de garantir un accueil chaleureux et humain. En dehors des institutions du Service Social Juif et de la maison de retraite Heureux Séjour, nous avons d’autres associations, notamment une qui dépend de notre communauté et qui s’appelle Bethlehem. C’est une association extrêmement ancienne qui poursuit des objectifs dont je viens de parler. Les personnes en difficultés y reçoivent des cheques alimentaires qu’elles vont monnayer dans les grandes surfaces. L’objectif est donc de permettre à ces gens d’être aidés dans l’anonymat mais en choisisant ce qu’ils veulent”.

Actes de bonté: Guemilout Hassadim

“Je pense que la pauvreté souvent se double de plusieurs autres phénomènes: une marginalisation, la solitude, l’abandon, l’exlusion sociale. Et tout ça fait que la pauvreté est vécue d’une façon très très très douloureuse.  Par delà le fait d’être pauvre, il y a tout ce volet social et psychologique qui est source de souffrance. Et l’objectif chez nous est d’entourer la personne. La  pauvreté n’est pas seulement un manque d’argent. On peut avoir de l’argent et être en même temps  très pauvre. Quelqu’un qui est seul et abandonné – même s’il n’a pas besoin d’aide matériel – il a besoin de contacts, il a besoin de relations humaines, il a besoin d’affection et de chaleur. Et c’est pour ça que chez nous la Tsedakah seul ne suffit pas. Il y a en plus ce qu’on appelle Guemilout Hassadim [= actes de bonté]. Ils se font aussi bien avec les riches qu’avec les pauvres. Un malade, même s’il a de l’argent, c’est un pauvre, c’est un malheureux, et on a besoin de le rendre visite et de le soutenir. Guemilout Hassadim n’est pas seulement le besoin de donner à manger, mais c’est tout ce qui constitue l’être humain et duquel on doit s’occuper: la solitude, l’exclusion sociale, l’abandon. Un des problèmes qui est extrêment difficile – et qui n’est pas lié essentiellement au manque d’argent – c’est la question de comment s’occuper de tous les gens qui sont des rescapés de la Shoah, qui sont parfois seuls, hantés par des souvenirs. Donc il y quelque chose de plus que l’argent, c’est le don de soi”. Le don de soi est essentiel”.

Rerverser la vapeur

“Comparé au don de l’argent qui est sensé rester anonyme, le don de soi rétablit une relation interpersonnelle. Et je dirai même plus quand il s’agit du don de soi. Vous savez, le drame c’est qu’on croit toujours que la personne qui est seule et qui manque d’argent est tributaire de l’autre. “Moi je dois toujours lui donner, je dois venir lui rendre visite etc etc”. Mais je pense que la meilleur thérapie n’est pas toujours de donner. La meilleure thérapie est d’offir  aux exclus qui ont des capacités et des possibilités, des projets de vie où ils ne se sentent plus soutenues, mais où eux soutiennent l’autre. Grâce à cela ils retrouvent un sens à leur vie. Et ainsi ils ne se sentent plus comme des redevables de la société, mais comme des partenaires à part entière, qui apportent à la société. Il y a des gens qui savent dessiner, alors on les met dans des ateliers de dessin, et ils heureux, ils sont épanouis de donner aux autres. Il y a des gens qui peuvent rendre service à des personnes agées. Il faut renverser la vapeure. Celui qui reçoit devient celui qui donne. Et chacun peut donner”.

“Pour résumer, Guemilout Hassadim, c’est un elargissement de Tsedakah, pas avec de l’argent mais par d’autres modes de soutien. Mais Tzedakah et Guemilout Hassadim n’auront de sens que lorsqu’on donne un projet de vie aux gens qui sont exclus”.

Une dernière question. Admettons que je suis une personne juive qui vis dans la pauvreté et je que vais auprès de mon rabbin en lui demandant: comment tenir le coup et pourquoi tenir le coup? Que répondriez-vous?

Mais voilà, nous y sommes: pourquoi tenir le coup? Parce que tout simplement d’autres ont besoin de moi. Voilà pourquoi il faut tenir le coup! Parce que je peux être utile à la société. Parce que je peux contribuer au bien-être des autres. Voilà pourquoi.

Et Dieu dans tout cela?

De toutes les façons c’est lui qui est l’exemple. Dieu a été le premier qui a habillé les hommes, Dieu a été le premier qui a donné à manger, Dieu a été le premier à enterrer les morts. Nous devons imiter Dieu.

© Axcent

Gaëlle Szyffer (judaïsme)

1. Qui es-tu?

Dire qui je suis c’est déjà mal parti pour un Juif parce que le verbe “être” n’existe pas au présent. Si le verbe “être” n’existe pas en hébreux c’est qu’il y a une raison. Mais si ce n’est pas “qui suis-je”, est-ce qu’il faut alors me définir avec ce que j’ai? Non, ce n’est pas l’avoir non plus qui joue. Dans le judaïsme, et je crois que cela me définira peut-être plus facilement, c’est: qu’est-ce que je fais? Parce qu’importe de savoir qui on est: les psys n’ont toujours pas trouvé comment aider vraiment les gens à savoir qui ils sont. Il y a une phrase dans la Torah que j’aime beaucoup et qui dit que quand quelqu’un est mort, on ne se demande pas s’il a eu une belle vie, mais s’il a fait que la vie est devenue plus belle autour de lui. Je crois que c’est très très juif: c’est-à-dire, ce qui compte c’est ce qu’on fait. Me définir le mieux, je pense, serait peut-être à travers ce que je fais ou ce que j’ai fait.

Je suis issue d’abord d’une culture juive. Mon père nous a élevé dans l’esprit du judaïsme. De son côté en descendant jusqu’au 17ième siècle il y a des rabbins très célèbres. Du côté de ma mère on trouve des moines et des nonnes. Malgré ces antécedents, mes parents étaient laïques dans l’esprit de “la religion est l’opium du peuple”. J’étais élevé là-dedans. Mais en même temps – et de cela j’ai pu me rendre compte une fois que je me suis vraiment penchée sur l’étude du judaïsme – tout ce qu’on nous a inculqué à la maison était juif. L’éthique venait en tout cas de la Torah. Ma mère a reçu une éducation où les grands principes de ne pas voler, d’être honnête etc étaient présents aussi. Mes parents étaient communistes et tous les deux dans la résistance. Mon père a été arrêté et abattu par plusieurs balles auxquelles il a survécu mais est resté grand invalide. Il s’est évadé plusieurs fois et a échappé de justesse à la déportation. Je viens donc d’un milieu politiquement communiste. Je faisais partie d’un mouvement de jeunesse où les enfants étaient essentiellement des enfants de résistants ou de déportés, et où on pratiquait la pédagogie Makarenko, une pédagogie issue de l’Union-Soviétique qui était d’une modernité extraordinaire. En 1917 des milliers d’enfants traînaient dans les rues. Ils venaient de sortir du servage, vivaient dans la misère absolue, n’avaient pas été à l’école. Marenko est parvenu avec des techniques très modernes de pédagogie à resocialiser tous ces gosses. Comme enfant j’étais dans cette mouvance pédagogique. À côté de cela, j’allais tous les samedi au mouvement de jeunesse juif. Le point de départ de ce mouvement était qu’il fallait qu’on soit heureux. Il ne faut tout de même pas oublier le contexte: on sortait de la guerre, sur les centaines d’enfants que nous étions personne n’avait de grands-parents, et nos parents sortaient des camps pour la plupart . Cette joie qui doit être présente même dans des situations rationnellement très tristes est une des Mitsvots, c’est-à-dire une des obligations du judaïsme. Dans le judaïsme, c’est un devoir d’être heureux, d’être dans la joie, quelles que soient les conditions matérielles ou autres circonstances, même si, aussi, dans toute joie, il faut toujours laisser une place pour la tristesse en raison des malheurs qui ont frappé nos ancêtres ou qui frappent encore les nôtres, et j’ajoute, qui frappe encore tant des nôtres, les êtres humains, partout dans le monde.

Je suis devenue moi-même communiste. Comme je ne fais jamais les choses à moitié, j’étais sécrétaire nationale de la Jeunesse Communiste et membre du bureau du conseil national de la jeunesse de la communauté française pour représenter nos organisations.

Ceci dit, toute petite, dès l’âge de 5 ans, j’étais attirée par la religion. J’allais avec le grand-père du mari d’une cousine, qui était le seul grand-père qu’on ait jamais connu (tout le monde l’appelait Zaïdè, qui veut dire “grand-père” en yiddish), en cachette à la synagoque. Je dis “en cachette” mais je me rends compte que mon père a dû le savoir, car j’étais toute jeune. Comme j’étais encore une toute petite fille, je pouvais aller en-bas avec les hommes. Je me rappelle que Zaïdè me mettait sous son châle et priait en se balançant et que j’ai gardé ça, impregné au plus profond de moi: cette volonté de religion qui était le seul point de discorde qu’il y avait entre mon père et moi.

Je me souviens que pendant la guerre du Vietnam on avait des réunions pour la paix et on se disputait d’une manière effrayante – on était 20 ou 30 autour d’une table, il y avait des cris, si nos yeux étaient des fusils on serait tous morts, et un jour je me suis dis: “on veut faire la paix dans un pays et on ne peut pas le faire dans cette pièce? Plutôt que de dire qu’il faut changer le monde et l’homme changera, je crois qu’il faut changer l’homme et le monde changera”. Ça a été un basculement qui m’a fait quitter le parti communiste.

Les années ont passé. J’ai erré longtemps à chercher ma voie en lisant beaucoup. À 30 ans, début 1980, j’ai abouti en Inde, chez un maître indien, dans un âshram où il y avait très peu d’étrangers, et où le seul principe était qu’on pouvait avoir n’importe quelle religion pour autant qu’on croit en une … force qui dépasse celle des hommes. Ce maître a vraiment changé ma vie. C’est là que j’ai réalisé à quel point je ne pouvais pas vivre sans spiritualité. Ce n’était pas évident avec une mère non-juive et le refus chez beaucoup de juifs de me reconnaître comme juive, mais quand je suis revenue, je me suis dit: maintenant tu vas vivre ton judaïsme. Un jour, un moine catholique avec qui je m’entretenais régulièrement de questions spirituelles, m’a dit: écoute, va voir la synagogue libérale, là on te reconnaîtra comme juive. Il n’avait pas tort. C’est dans la communauté libérale de Beth Hillel qu’on m’a tout de suite reconnue comme juive. Je trouvais enfin une reconnaissance de ce que j’étais au plus profond de moi. Là a commencé vraiment ma plongée dans un judaïsme qui n’était pas seulement celui de la Shoah, de la nourriture juive, des chants juifs, des fêtes juives, mais aussi de l’étude et de l’approche de la Torah.

Pour moi il y a une continuité indéniable entre mon chemin du parti communiste au judaïsme. Que ce soit au parti communiste ou aujourd’hui ou hier dans le judaïsme, la volonté c’est de faire que le monde devienne un peu meilleur, qu’il y ait moins d’injustices sur terre, moins de souffrances, que l’exploitation de l’homme par l’homme ou des pauvres par ceux qui le sont moins, soient moins fortes. C’est ce qu’on appelle le Tikkoun Olam dans le judaïsme “la réparation du monde”. Et donc pour moi il y un continuum entre communisme et judaïsme. Simplement, la méthode est différente.

Aujourd’hui, je suis très impliquée dans ma synagogue où je suis membre du conseil d’administration et m’occupe tant de la formation que des animations communautaires. Je suis membre aussi du conseil d’administration de Gan ashalom qui est notre cimetière et tout ce que ça implique, c’est-à-dire les soins, la toilette des morts et la visite des malades et des personnes âgées qu’on appelle le Bikour H’olim.

Je suis aussi déléguée rabbinique, ce qui veut dire que j’aide le rabbin quand on sort la Torah aux offices. Quand il n’est pas là je dirige l’office avec d’autres et je donne des cours, entre autres à ceux qui doivent apprendre à lire le hébreux pour pouvoir lire les prières. Je m’occupe également d’un groupe d’étude de la Torah une fois par mois le samedi après-midi après l’office, ainsi que de la bibliothèque et des émissions radio. Et puis il y a mon engagement interconvictionnel, vieux de trente ans.

2. Qu’est-ce qui t’attire dans le dialogue interreligieux et interconvictionnel et pourquoi es-tu devenue membre du conseil d’administration d’Axcent?

Pour être franche, l’interreligieux pour moi a commencé simplement parce que des gens autour de moi parlaient beaucoup de judaïsme et que je me rendais compte que l’ignorance de ce que sont les Juifs et les préjugés, voire les stéréotypes, sur ce qu’est le judaïsme étaient dramatiques. Au plus je donnais des conférences ou je participais à des groupes de dialogue, au plus je me suis rendue compte que c’était nécessaire d’informer et de témoigner.

C’est vrai que, dans un sens, ma démarche était au début unilatérale. Je venais pour parler des Juifs et du judaïsme. Est-ce que ça m’intéressait d’entendre parler des autres? Au début, très honnêtement, non. Il faut dire que notre histoire avec les chrétiens était telle qu’on peut comprendre qu’il ait une certaine méfiance. Mais petit à petit j’ai réalisé que moi aussi j’avais mes stéréotypes; que moi aussi j’avais une certaine méconnaissance des choses. Je me suis ainsi impliquée dans une groupe qui se réunit tous les mois et qui organise chaque année un colloque “juifs et chrétiens engageons-nous”. On y aborde une question avec chaque fois le point de vue chrétien et juif. J’apprends pas mal de choses et je réalise que moi aussi, j’ai certains… c’est vrai… certains préjugés, mais ils tombent quand j’en prends conscience.

Quant à Axcent, je m’y suis engagée d’abord parce qu’on me l’a demandé. (rire) Mais cela entrait dans ma propre démarche, d’autant plus qu’Axcent ne limite pas le dialogue aux trois monothéismes. Avec Axcent j’avais la possibilité à la fois de donner quelque chose et de recevoir quelque chose, ça pouvait se passer dans les deux sens.

3. Dans quelle mesure l’économie est-il un aspect important dans le judaïsme?

La relation à l’autre est quelque chose de fondamental dans le judaïsme. Il faut d’abord insister sur un fait qu’on ne connaît pas assez les fondements du judaïsme. Ainsi : des textes de la tradition juive nous disent qu’il ne faut pas favoriser dans un tribunal un riche parce qu’il est riche, ce qu’il arrive quand même assez souvent dans l’histoire. Mais il ne faut pas non plus favoriser un pauvre parce que c’est un pauvre, et ça c’est moins fréquent de dire. Il faut tendre vers la justice et ne pas tenir compte de ces aspects-là. Or, dans un monde d’inégalités qui est le nôtre, l’“autre” est aussi le pauvre qu’il faut aider par la Tsédakah. Ce que nous appelons “Tsédakah” n’est pas seulement “charité”. C’est quelque chose qui est liée à la justice, une justice qui vise à rétablir un peu de l’injustice qui est sur terre. Il y a deux sortes d’actes de Tsédakah. Il y a d’abord les actes de bonté sous toutes formes et qu’on peut faire autant vis-à vis d’un riche que d’un pauvre. Et puis il y a ce qu’il ressemble plus à une “charité monétaire”, qui est de donner de l’argent quand c’est nécessaire.

Le penseur juif Maïmonides décrit huit stades du Tsédakah. Je ne vais pas les énumerer tous. En mentionnant les deux premiers, on parvient déjà à en saisir l’esprit.

Le nec plus ultra, ce qui a de mieux et qui est le plus important, c’est ce qu’on appelle la charité préventive. Il faut donner du travail à un pauvre. Tout le monde connaît l’expression: “si tu donnes du poisson à quelqu’un, il mangera un jour, si tu lui apprends à pêcher, il mangera toujours”. Ce principe se trouve déjà dans la Torah. Le plus important, c’est d’aider quelqu’un pour qu’il puisse subvenir lui-même à ses besoins, soit pour démarrer une affaire, soit pour la continuer. Comme acte idéal cette charité préventive est subdivisée. Soit qu’on donne du travail à un pauvre, soit qu’on en fait une espèce d’associé ou de partenaire, soit qu’on lui fait un prêt, soit un don. C’est mieux de faire un prêt qu’un don. Pourquoi? Parce qu’un prêt pour la personne est moins dégradant. C’est lui dire qu’on lui fait confiance et qu’on sait qu’il nous le rendra. Ça c’est le premier degré de Tsédakah.

Le deuxième stade, c’est de donner anonymement à quelqu’un d’inconnu.Pour le judaïsme c’est essentiel: il ne faut pas savoir à qui on donne, parce que sinon on pourrait succomber à un sentiment de fierté d’avoir fait quelque chose peur cette personne, et ça c’est pas de la Tsédakah. Et la personne qui reçoit ne doit pas savoir de qui elle a reçu pour ne pas se sentir inférieure par rapport à la personne qui donne. C’est pourquoi il y a toujours des caisses de Tsédakah dans toute synagogue et association juive. Les gens y déposent leurs dons discrètement et ensuite il y a un groupe qui se met à les distribuer de façon aussi discrète dans la communauté. Par exemple dans ma synagogue, le conseil d’administration lui-même ne sait pas à qui le responsable va le distribuer. Ça c’est donc le deuxième aspect.

4. Quelle pourrait-être ta propre contribution à une l’économie plus humaine et solidaire?

Ce n’est pas évident. Je ne vais peut-être pas te satisfaire dans ma réponse. Certainement, si on parle de conscientisation, je crois qu’il y a vraiment quelque chose à faire. Chacune des convictions peuvent nous interpeller dans ce qu’elles demandent et proposent par rapport à un monde plus solidaire. Elles peuvent nous aider à être plus dans une pratique. Mais comme je te l’ai dit, ce qui à une époque m’a fait basculer d’un monde politique vers un monde plus religieux, c’est ce principe: on ne change pas le monde et puis l’homme changera, on change l’homme et le monde changera. Et je crois vraiment à l’effet papillon qui était déjà très présent dans la Torah, à savoir que si moi je change, si moi dans mon comportement personnel j’essaie tous les jours un petit peu plus, à me comporter le mieux possible, je n’ai pas besoin de faire la morale aux autres. Je peux expérer que certains de mes comportements, susciteront quelque chose de semblable chez l’un ou l’autre. Je ne suis ni premier ministre ni présidente, je crois que ce que je peux faire le mieux à ma mesure, c’est d’essayer d’être correcte dans ma vie et d’essayer de pratiquer au mieux l’ouverture et la solidarité envers l’autre. La Tsédaka peut m’y aider. Je crois plus à ça qu’à des fonctions politiques, même s’il faut qu’il ai des gens qui travaillent dans le domaine politique. L’approche politique n’est plus mon orientation Je crois par contre à l’action personnelle, et, dans le cadre d’Axcent par exemple, à la mise en commun de pistes convictionnelles pour que nos consciences puissent se fortifier mutuellement dans notre d’un travail vers l’autre.

“Une chose qui est sûre”. Une interview avec une infirmière de rue

Emilie Meessen, coordinatrice de l’asbl Infirmiers de rue – straatverplegers, fût interviewée par Axcent il y a quelques années à l’occasion d’un concert interconvictionnel au benefice de cette association. (octobre 2010).

L’interview est toujours d’actualité.

Les infirmiers de rue contribuent à l’amélioration de l’hygiène et de la santé des personnes à Bruxelles qui sont sans abris. Leur charte stipule explicitiment que “l’organisation est apolitique et sans conviction religieuse”. Ils sont membre, tout comme Axcent, du Collectif des morts de la rue, un rassemblement d’associations qui organisent annuellement une cérémonie pluraliste à l’attention des personnes décédées à la suite de leur vie de sans-abri.

“Comme infirmiers de rue, nous travaillons avec des personnes très désinsérées. Elles peuvent avoir un logement, mais la plupart de nos patients n’ont pas de logements fixes. En général leur problème de désinsertion peut se refléter par de gros problèmes d’hygiène. Elles n’accordent plus d’attention à elles-mêmes et elles s’excluent encore davantage à cause de leur manque d’hygiène. On peut être exclu pour différentes choses.  Nous nous focalisons pour le moment sur les personnes les plus exclues pour des raisons de manque d’hygiène. Après, nous espérons de voir petit à petit d’autres personnes avec d’autres problématiques liées à la santé.  Notre asbl fait du travail de rue, du travail de formation et de la mise en place d’outils de prévention.

Le travail de rue se passe chaque fois en journée.  On va à la rencontre des personnes dans la rue: soit de façon un peu aléatoire, soit dans des endroits fixes. De temps en temps on nous appelle également:  il peut s’agir d’une association, de la police, d’un commerçant, d’un voisin ou d’une personne sans-abris. On nous appelle en nous disant: voilà, il y a quelqu’un qui est là et qui a l’air d’avoir besoin de soins, en tout cas il n’est pas très propre et ça fait longtemps qu’il est là. Une fois qu’on est auprès de la personne on vérifie si elle est consciente de son état et on essaie de voir ce qui ne va pas. On se focalise vraiment sur la perception que la personne a d’elle même. Nous l’aidons à se rendre compte de qui elle est et de ce qu’elle vaut et jusqu’ où elle peut arriver. Petit à petit elle reprendra conscience qu’il y a encore plein de choses possibles et que le projet peut se mettre en place. Dernièrement, il y a eu toute une série de gens qui étaient en rue depuis longtemps (15, 13 et 11 ans) et qui par la reprise en main de leur hygiène et par le fait qu’ils ont retrouvé goût à prendre soin d’eux-mêmes et à la vie en général, ont même trouvé un logement, alors que cela faisait très longtemps qu’ils en n’avaient plus et que tout le monde était fataliste par rapport à leur situation. C’était vraiment génial de montrer que des changement étaient encore possibles.

Mais pour que ça marche ainsi, pour avancer avec la personne et qu’elle retrouve estime d’elle-même et confiance en elle, il y a tout un chemin à parcourir. C’est vrai que nous travaillons surtout sur  l’hygiène, mais il faut aussi que la personne se rende compte qu’elle est encore capable de faire plein de choses elle-même et qu’elle aime bien les choses et qu’il n’y pas que des trucs horribles autour d’elle, même si la vie en rue est vraiment stressante.  Nous essayons donc de découvrir chaque fois les ressources de la personne, c’est-à dire ce qu’elle aime bien faire, ce pour quoi elle est douée et ce à quoi elle aspire. Avec chaque personne nous tâchons d’établir qu’est ce qui a une influence positive sur elle pour savoir comment communiquer d’une manière positive, et aussi, lorsque la situation est difficile, de pouvoir revenir chaque fois avec quelque chose de positive. Par exemple Monsieur M. était fan de Johnny Halliday, et quand il était à l’hôpital on lui a donné des cartes postales avec Johnny Halliday.

Pour certains ce sera la religion qui sera leur force. Dans ce cas-là on va aussi les mettre en contact avec des personnes qui vont les aiser à ce niveau. Madame L. est une dame qu’on a mis en contact avec une soeur. Pour cette dame, sa chute en rue était une volonté de Dieu. Elle s’est dit: “puisque Dieu la voulu ainsi, je ne vais pas faire des démarches”.  Nous avons pensé: “Tiens, elle a cette ressource de croire en Dieu, donc on a va utiliser cette ressource positivement en la mettant en contact avec quelqu’un qui pourra aussi l’aider autrement qu’en étant fataliste sur les mesures à prendre.

Quelles que soient les ressources – que ce soit la religion ou une autre – nous essayons de la tourner positivement. Un autre exemple. Un monsieur aime bien à la base le jardinage. Pour le moment il est très sale et pas du tout en état de travailler pour un patron. Nous avons essayé de trouver une maison de quartier où il peut arroser les plantes tout près de l’endroit où il fait de la manche, et tous les jours il reprend un petit peu de goût à l’arrosage. Cette maison de quartier a en plus des douches.

Avec la religion nous avons la même approche. Parfois il y a des gens qui ont des accès de colère et en même temps on remarque qu’ils portent un pendentif avec un symbole religieux. Au moment où ça ne va pas et où ils se sentent tristes ou fâchés, on renvoie à ce symbole en disant: “Voilà, ça ira, vous vous sentez pas seul grâce à ça, c’est une force pour vous”. La même chose pour quelqu’un qui aurait une photo de son enfant dans son portefeuille.

S’il s’agit de religion comme ressource principale vous mettez les patients en contact avec quelqu’un qui pourrait leur en parler?

Cela arrive en effet. Comme nous faisons également partie du Collectif des morts de la rue, nous avons des contacts avec des imams et des prêtres et nous savons que nous pouvons faire appel à eux aussi. Évidemment on ne sait jamais ce que ça peut donner. Cela peut être mal pris par la personne concernée. Mais si on constate que malgré les difficultés qui existent en rue la personne croit encore en quelque chose, que ce soit en Dieu ou en quelque chose ou quelqu’un d’autre ou en lui-même, on va chaque fois remettre ça en avant.

Est-ce que tu rencontres parfois de gens où tu te poses la question: d’où est ce qu’ils tiennent leur force?

C’est ce qui nous a marqué dès le début. C’est tellement dur ce qu’ils vivent que d’office ils ont nécessairement une force en eux et c’est à nous de découvrir pour chaque personne que nous suivons sa force à elle, sa ressource de base. Pour tous les patients que nous suivons nous faisons un dossier détaillé. Et sur la première page figurent leurs ressources. Parfois on obtient les ressources au fur et à mesure du suivi et des rencontres. Au début ça peut être des petites choses qu’on a remarquées. Par exemple: c’est quelqu’un de très organisé. Ça  sera sa ressource à lui. Pour quelqu’un d’autre on remarquera: tiens, le commerçant est super sympa avec lui, malgré le fait qu’il se met à l’entrée du magasin et qu’il n’est pas du tout propre. Il a donc réussi à installer un bon climat malgré son manque d’hygiène. Ça veut donc dire qu’il a une certaine force ou un certain don pour une relation pareille. Un autre sera entouré d’amis tout le temps. Peut-être il ne réussit pas à se débrouiller seul, mais en attendant il a cette force d’avoir réussi à rassembler tous ses amis autour de lui. Et donc il a l’art de toucher les gens.

Une fois qu’on a réussi à cibler la force de chaque personne, on l’encourage à s’appuyer d’avantage dessus parce que c’est  une chose qui est sûre: “ça je l’ai en moi”. “Ça je l’ai en moi, je peux m’appuyer dessus, et donc du coup je peux continuer à avancer. Je ne possède peut-être plus rien, vu que je suis en rue, mais au moins j’ai ça. Et d’autres personnes de l’extérieur l’ont remarqué, et il y a quelque chose aussi de rassurant là-dedans”. Pour quasi chaque personne on retrouve cette force intérieure. Cela est d’autant plus frappant que chez beaucoup de gens de l’extérieur, chez les voisins mais même dans le milieu associatif – et ça doit être très dur à vivre – il y a beaucoup de fatalisme autour de la problématique des sans-abris. Souvent on se dit: “lui, il restera toujours sans-abris”. Et malgré ça il doit faire face à sa situation. Non seulement il y a donc l’agressivité et le stress en rue, mais à côte de ça il y a le fatalisme du monde autour. Comme Infirmiers de la rue,  nous avons la chance de connaître un grand nombre de sans-abri qui s’en sont sortis, il est donc important de rappeler cette possibilité de sortie, malgré la difficulté des démarc hes nécessaires. Les fois où cela ne marche pas c’est qu’il y a eu un décès qui était trop rapide ou la personne est en prison ou bien elle disparait et on ne la retrouve plus. Mais sinon pour les autres cas notre démarche a du succès.

Nous conseillons toutes les personnes que nous rencontrons d’aller retrouver les structures médicales habituelles. Les personnes extrêmement vulnérables où il y vraiment un risque de santé et même de survie, ou qui sont exclues du reseau social par leur manque d’hygiène, vont enter dans notre suivi de dossier. Cela implique que nous revoyons chaque semaine leur dossier. Même si nous n’avons plus revu les personnes depuis un bout de temps, nous essayons de mettre des petits objectifs très adaptés à chaque personne. Par exemple: “elle, il faut qu’on la voie pour lui donner une douche à La Fontaine ou au Samu**”. Pour une autre personne ce sera: “lui, n’est pas du tout en état pour prendre une douche. On va lui donner une petite lingette pour qu’il puisse se nettoyer les mains. On va lui donner ça pour qu’il retrouve goût  à l’odeur, au soin de soi. La semaine d’après on notera comme objectif: “Et bien la lingette on va la faire sur son visage”. On est là avec lui et on lui donne l’exemple en le faisant sur nous. Pour chacun on travaille étape par étape. Et puis petit à petit il y a une habitude de l’hygiène qui doit reprendre. Parce que même s’ils prennent à la limite une fois une douche, leur problème est loin d’être résolu. Il faut que l’habitude revienne et que tout d’un coup ils se rendent compte que les choses changent vraiment.

On voit vraiment que ça marche. Normalement la personne sort de notre suivi quand elle a retrouvé une autonomie au niveau de l’hygiène et de la santé. Cela veut dire qu’elle prend des douches régulièrement, minimum une fois par semaine, qu’elle téléphone toute seule à son médecin traitant et qu’elle se rend à temps à son rendez-vous. Si elle arrive à faire cela pour soi-même, pour sa propre santé – ce qui est différent d’une démarche déjà plus abstraite pour un logement ou pour de l’argent – alors elle est capable de vraiment avancer. Même si elle reste en rue, l’autonomie retrouvée est déjà un succès.

 Pour les trois quarts des personnes qui sortent de notre suivi il y a eu l’effet secondaire de trouver un logement. Comme elles retrouvaient l’estime d’elles mêmes et la confiance en soi, même les travailleurs sociaux qui étaient autour et qui avaient complètement perdu courage, voyaient revenir la personne qui était propre. Du coup ils se disaient: tiens, elle va mieux, on peut relancer les rendez-vous chez les propriétaires ou dans les homes.

Le succès de votre travail  s’explique par le fait que votre démarche cible très concrètement l’hygiène. C’est l’aspect physique qui est sans doute le plus intimement lié à l’être humain.

C’est tout à fait ça. Le logement ne dépend pas de la personne parce qu’il faut qu’il y ait de la place disponible. L’argent non plus ne dépend de la personne parce qu’il faut que son dossier soit complet.  L’hygiène par contre dépend directement de la personne, et à partir de là, des progrès sont possibles. Dès les commencements de notre association nous avions cette stratégie en tête: agrandir l’autonomie de la personne en rue en travaillant sur l’hygiène. Naturellement nous avons pu affiner cette stratégie au fil des années. Par exemple l’idée des ressources de la personne a été lancée explicitement il y a un an. Les trois premières années nous l’avions appliquée d’une manière implicite. Maintenant les ressources sont devenues un outil que nous utilisons systématiquement. Mais cela demande un effort. C’est bien de se dire qu’on a l’intention d’utiliser les ressources des sans-abri, mais pour chaque personne il faut tout noter dans son dossier. Une grosse partie du travail est justement de compléter ces dossiers, non pas pour des raisons bureaucratiques, mais pour mieux connaître les ressources des personnes avec qui nous travaillons.

Une des ressources que tu as mentionnée peut être la conviction religieuse ou philosophique de la personne. Si cette personne à son tour vous pose des questions sur vos propres convictions, qu’elle est votre approche?

D’emblée je pense que si la personne a envie de parler de sa propre conviction, je vais l’écouter. Après, si elle me pose des questions je peux choisir d’y répondre ou pas. Il ne faut pas oublier que malgré notre approche personnalisée, nous avons une relation qu’on veut le plus professionnelle possible. Chacun dans l’équipe peut avoir ses convictions personnelles mais ça ne doit pas avoir un impact sur le travail de rue. On est là pour aider la personne au niveau de sa santé et de son épanouissement social. Je n’ai pas le souvenir qu’on m’ait posé des questions sur mes propres convictions, et si on me l’a demandé je n’ai certainement pas répondu quelque chose de très clair. J’ai sans doute dû tourner la question autrement en en reposant une autre pour découvrir ce que la personne recherchait dans sa question: “Pourquoi c’est important pour vous de savoir ce que j’en pense?” ou bien: “Est-ce que vous avez l’impression que si je ne crois pas cela ça n’ira pas?” Sans doute la personne qui nous pose des questions a envie de parler avec quelqu’un vers qui nous allons la diriger.

Vous avez des contacts avec des églises ou des mosquées?

Nous avons des  contacts ponctuels surtout dans le cadre du Collectif des morts de la rue*. Dans certaines communes la mosquée ou l’église est très active. Mais nous n’avons pas encore eu assez la possibilité de collaborer avec les églises et les mosquées. Elles sont en effet des partenaires essentiels car elles rencontrent des personnes que nous ne connaissons pas spécialement.

De la même façon, nous essayons aussi d’adapter les soins à la religion de la personne.  Je pense par exemple à un pansement qui est très bon pour les mycoses, les champignons aux pieds. C’est un pansement qui faut laisser 48 heures minimum. Si la personne est un musulman pratiquant qui fait ses ablutions quotidiennement, nous devons en parler avec elle pour qu’elle puisse continuer ses prières tout en suivant son traitement.

Il y a deux choses remarquables dans la religion musulmane du point de vue de notre travail en rue. Premièrement,  la majorité des musulmans ne boivent pas à cause de l’interdit dans l’islam de consommer de l’alcool. Et, deuxièmement, grâce à leur religion où chaque prière est précédée par des ablutions, ils sont obligés de penser à l’hygiène.  

Dans la religion chrétienne, ce serait plus l’amour du prochain et du partage, ou même la possibilité du pardon, qui seront peut-être les valeurs qui nous aident le plus dans le travail de rue.

De toute façon, quelle que soit la religion, il est important de déceler si cela peut être une ressource pour la personne, et si c’est le cas, de pouvoir s’appuyer sur cela pour avancer. En même temps, il faut toujours se souvenir aussi que chaque personne est unique, et que c’est l’utilisation de toutes les ressources propres de la personne, pas seulement la religion, qui va permettre les changements, les progrès”.

* Groupe d’associations et de particuliers qui oeuvrent pour une enterrement digne des sans-abri bruxellois
** Deux associations qui accueillent des personnes sans abri à Bruxelles

© Axcent 

Liem Dao (bouddhisme)

1. Qui es-tu?

“Je suis bouddhiste, mais non pas par choix personnel ou “par baptême” – faute d’un meilleur terme. A l’instar d’Obélix, je suis tombé …dans le bouddhisme quand j’étais enfant. Ma vie est imprégnée par le bouddhisme aussi bien dans ses aspects pratiques que ses aspects rituels.

Au point de vue convictionnel, je citerai le père Teilhard de Chardin: “Tout ce qui s’élève, converge”, en ce sens que toutes les religions vous enseignent le bien, et l’addition des “biens” engendre un “Bien” avec un “B” majuscule.

Retraité depuis 11 mois, mon dernier travail était celui d’archiviste dans une administration publique. Depuis ma retraite je n’ai jamais été aussi occupé. C’est peut-être la première fois que je fais ce que j’ai vraiment envie. Pour ma part, le travail équivalait à une punition. C’est une assertion malencontreuse, alors qu’il y a tant de personnes sans travail. Vous me direz que “punition” implique une autorité qui sanctionne…A mon corps défendant, c’était ainsi que je considérais un travail alimentaire. Cela aurait été différent si j’avais pu exercer un travail qui me convenait : “L’homme qu’il faut à la place qui lui convient”. J’ai eu ce pénible sentiment tout au long de ma carrière de salarié qui a duré en tout 35 ans. Je crois d’ailleurs que c’est le lot de tout le monde. Peut-être 90% des gens subissent le métier, je dis bien subissent le métier, mais ne l’exercent pas. “Subir” un métier implique être passif. “Exercer”, c’est vous qui prenez l’initiative. Vous êtes actif.

Par ailleurs, par boutade je suis un professionnel dont on se demande quelle est la profession. A part la traduction, tâche bien spécifique, c’est du multitasking. Si je devais accomplir un travail j’essaierais de le faire convenablement, même si c’était sans conviction. Par exemple, du jour au lendemain j’ai été catapulté pour traduire du français en néerlandais, alors que le néerlandais n’était pas ma langue forte.

Comme formation, j’avais obtenu une petite bourse pour étudier la sociologie. Ce n’était pas mon bol de riz, mais bon, cette bourse m’avait permis de me rendre à l’étranger. Au bout de deux ans l’organisme d’octroi des bourses n’avait plus de ressources financières. Je n’avais plus de bourse. J’étais en troisième Baccalauréat, en sociologie. J’ai toujours aimé étudier la philologie. A l’époque, les années soixante-dix, il fallait étudier la philologie romane (je ne connais pas le latin) ou la philologie germanique (je connais l’anglais mais une seconde langue germanique me fait défaut). J’ai donc suivi une formation en traduction trilingue (anglais – espagnol – français) à l’Institut Supérieur de Traducteurs et Interprètes, à Bruxelles. J’ai également terminé ma maîtrise en sociologie à l’ULB + un diplôme en traduction.

2. Qu’est-ce qui t’attire dans le dialogue interreligieux et interconvictionnel et pourquoi es-tu devenu membre du conseil d’administration d’Axcent?

“C’est un peu par la force des choses. Au Vietnam, la société est multiculturelle et multilingue. Je me suis retrouvé à Bruxelles à l’âge de 19 ans. C’est une petite ville européenne qui est aussi multiculturelle et multilingue. De par ma formation, même si je n’étais pas très enthousiaste pendant les études, j’ai quand même suivi pas mal de cours relevant de la sphère des sciences humaines, durant mes cinq années d’étude de sociologie. C’est un peu une tarte à la crême, mais j’ai toujours cru au dicton: “Si vous êtes différent de moi, vous m’enrichissez”. C’est un peu ma conviction de départ.

Je crois que c’est Benjamen Lee Whorf qui a développé la notion de métalinguistique, c’est-à- dire tout ce qui relève de la sphère culturelle et qui influence la langue. On a souvent dit que si l’on prenait la peine de comparer la langue parlée à Dover à celle parlée à Calais, on aurait trouvé des théories anthropologiques aussi intéressantes que si l’on était allé jusqu’au Pacifique, comme Malinowski l’avait fait. Les Anglais disent “I swimm across the river”. Les Français disent: “je traverse la rivière à la nage”. Il y a déjà un changement de point de vue. Alors que les Anglais insistent sur le moyen, c’est-à-dire la natation pour traverser la rivière, les Français insistent sur le but: la traversée de la rivière. Un deuxième exemple. À Dover on dit: “I’ve got a guilty conscience”. À Calais, par le procédé de contraire négativé, on dirait: “je n’ai pas la conscience tranquille”. Tout l’éclairage est dans ces expressions pour deux peuples qui sont géographiquement très proches. Je suis Asiatique, je me retrouve en Europe, cela est d’autant plus révélateur pour moi.

Pour répondre à la deuxième question, pourquoi je suis devenu membre d’Axcent: un moment donné j’ai voulu cessé d’être consommateur et commencer à être un peu producteur. Maintenant que le bâton du travail est derrière moi, je suis beaucoup plus ouvert à produire.

“Produire”, dans ce sens où je suis un rien plus actif, alors que comme consommateur, je lisais surtout. Ainsi, durant mes études, j’ai plus ou moins étudié le livre de Marcel Niedergang “Les vingt Amérique latine” sur les spécificités de chacun des pays hispanophones, dans le cadre de la chaire “Structure politique, économique, sociale et culturelle des pays de langue espagnole / de langue anglaise / de langue néerlandaise…) . C’est de la consommation. Je restais bien tranquille, dans mon coin, à potasser ce livre au lieu de participer aux activités de la Maison de l’Amerique latine.

Dans ce sens, Axcent me donne l’occasion d’être un peu plus “productif” dans la multiculturalité. N’oublions pas que j’ai déjà participé à votre dvd Boeddha in de stad [Bouddha dans la Ville (2009)du cinéaste Konrad Maquestieau, en co-production avec Axcent]]. C’était aussi une démarche multiculturelle et multiconvictionnelle. Connaissant le bien-fondé qui anime ce genre d’associations, j’ai moins de réticences à y participer.

3. Quels sont d’après toi les rapports entre la religion/conviction et l’économie?

Au pied levé, je citerai Karl Marx: il y interaction entre infrastructure (les rapports socio-économiques) et superstructure (les représentations idéologiques et religieuses).

Relisons Max Weber. Nos voisins du Nord le savent très bien: des signes extérieurs de richesse prouvent que l’on se comporte convenablement aux yeux de Dieu. On n’a qu’à voir les pays à majorité protestante comme les Pays-Bas, la Confédération helvétique, l’Allemagne, les pays scandinaves…Tous ces pays sont mûs par le protestantisme. C’est un cliché, mais dans les pays du Sud, comme l’Espagne et l’Italie, qui sont catholiques, l’économie fonctionne moins bien ou laisserait plus à désirer. Dans tout cliché comme dans toute caricature il y a une part de vérité.

Côté asiatique, ce que l’historien Arnold Toynbee appelle les quatre “Chine”, (la Chine, la Corée, le Japon et le Vietnam) ont une éthique de travail confucéenne, et pas du tout bouddhiste. Le confucianisme repose sur cette norme fondamentale: s’impliquer dans la société. S’impliquer dans la société revient à exercer une activité qui ferait augmenter non pas le bonheur national brut, mais certainement le produit national brut. Confucius préconise: en premier lieu “Faites en sorte que vous deveniez un être parfait”. Le deuxième précepte est: “Bien régenter votre famille”. Le troisième: “Se mettre au service de la nation” avant d’atteindre le but ultime: “offrir la paix au monde”. Donc, à chaque étape, l’on vous demande de vous engager davantage dans la société. Une fois que vous aurez atteint le but suprême, qui n’est pas donné à tout le monde, vous vous retirez de la vie active et vous cultivez votre jardin, comme Voltaire l’a conseillé.

On pourrait dire que dans le cas protestant, il s’agit d’un individualisme transcendental, dans le deuxième cas d’un collectivisme de l’immanence. Mais il me semble que le résultat est le même: il existe une éthique de travail qui dans les deux cas est très développée.

Oui, absolument. Tu as utilisé admirablement l’expression qui convient: une éthique du travail. Je suis d’accord avec Rabindranath Tagore, Prix Nobel de littérature indien, qui dit que “l’Est et l’Ouest n’arrêtent pas de se chercher, vont se rencontrer un jour”. Du reste, je récuse ce que Ruyard Kipling a dit: “East is East, West is West, and the twain shall never meet”. Mon opinion très personnelle.

Ils vont peut-être se rencontrer autour du travail, autour de l’éthique du travail capitaliste.

(Rire) Si on veut, oui. Du capitalisme, même du “casino-capitalisme”, pour reprendre l’expression utilisée par Martin Schulz [actuel président du Parlement européen]. Il a dit que le malheur actuel provient du néolibéralisme et du casino-capitalisme. Je ne sais pas comment il l’a dit en allemand, mais je l’ai lu dans De Standaard il y a tout juste quatre jours.

Quant au bouddhisme, ce n’est pas pour rien que je viens d’utiliser la notion du “bonheur national brut” introduite par roi du Buthan. Ce pays est tout imprégné du bouddhisme. Le bouddhisme n’incite pas à une éthique du travail à la confucéenne.

Mais revenons à l’exemple du Vietnam. Sociologiquement et historiquement parlant, le bouddhisme y est tout de même majoritaire? Or, le Vietnam est un exemple d’une pays qui connaît une incroyable croissance économique.

Je crois que la pratique de la religion au Vietnam relève de la sphère privée. Dans tout ce qui est public, le pays est quand même très influencé par le confucianisme. Ceci dit, c’est un cas un peu spécial étant donné que le pays a quand même connu un régime communiste. Cela sort un peu de nos généralités.

Mais j’ajouterai encore ceci. Puisqu’on parle de moi, permets-moi de dire que je suis un Asiatique atypique: je ne suis pas du tout battant, je ne suis jamais mû par une éthique de travail exaltée. Mon intérêt est ailleurs. D’ailleurs, … (rires et hésitations) bon… je dirai n’importe quoi… je me suis mis à étudier une des cinq variétés du Rumantsch, une langue parlée par 50.000 locuteurs, avec beaucoup plus de bonheur et d’assiduité que lorsqu’on mon employeur m’a incité à étudier les cours préconisés pour monter en grade.

4. Quel pourrait être ton propre apport au sein d’Axcent?

De par mon tempérament, je suis plutôt suiveur que décideur ou “leader”. Par conséquent, je pourrais peut-être m’investir pleinement dans un projet (dé)limité, par exemple, un certain domaine de recherche…Mais je ne serais jamais la personne qui créera quelque chose d’ex nihilo. C’est ma personnalité. “Connais-toi toi-même”.

Par ailleurs, je pourrais rejoindre Axcent dans son engagement pour les”Morts de la Rue” [Le collectif Les morts de la rue rassemble un nombre d’associations qui oeuvrent pour un enterrement digne des sans-abris à Bruxelles]. Je trouve affligeant que des personnes soient enterrées sans que personne ne les accompagne. Non qu’il faille “tambour et trompette”, mais un peu de chaleur humaine pour accompagner le défunt ou la défunte à sa dernière demeure est un minimum pour un enterrement digne. Cette idée de participer à des enterrements de personnes indigentes, m’est venue à l’esprit, le jour où j’ai lu une annonce dans le bulletin mensuel de la commune de Jette: l’Etat-Civil cherche des personnes qui seront intéressées à participer à des enterrements organisés par la commune, en suivant le cortège funèbre. À ce moment-là, j’ai pris contact avec les officiers de l’Etat-Civil qui s’occupent de l’enterrement des personnes seules. Ainsi, il est convenu qu’ils peuvent m’appeler, en cas de besoin. Si je suis libre, je viens.

Art, beauté, foi

À l’occasion du lancement de son programme interculturel I.T.OUCH’ le 30 novembre 2013, l’Institution Thérésienne (IT) invita Axcent pour un témoignage suivi par un échange entre trois porteurs d’initiatives interculturelles ou interconvictionnelles à Bruxelles.

Voici ce que IT proposa à Axcent :

“Plutôt que de présenter concrètement les actions de votre association d’Axcent, nous voudrions nous demander de donner une réflexion sur la valeur, les chances et les défis de l’art et de la musique dans la quête de sens de nos contemporains, et de sa capacité et ses limitations dans la construction de passerelles et le tissage de liens” (mail du 25 octobre 2013).

Ce qui suit, est la réflexion tenue le 30 novembre par Christof Grootaers sous le titre Art, beauté et foi dans la quête de sens.

 

Mesdames et Messieurs,

Commençons tout de suite avec trois désavantages devant lesquels je me trouve, – des désavantages qui peuvent devenir, en les additionnant, tout compte fait, assez avantageux..

Premièrement, je ne suis ni un historien de l’art, ni un artiste. Je n’ai donc pas de compétences ou de références universitaires bien particulières pour aborder ce sujet.

Un sujet qui est – et voici un deuxième désavantage – énorme, colossal, d’une telle ampleur, qu’il il ne faut même pas rêver de donner ne fût-ce qu’un début d’aperçu ou de vue générale sur cette question qui est le lien entre la quête de sens et l’art.

Ajoutez-y le troisième inconvénient – le fait que je ne dispose que d’un petit quart d’heure – et vous comprendrez que je fais face à une mission presque impossible.

Et pourtant, il s’avère que ces trois  désavantages peuvent devenir un grand avantage, là où je peux renoncer à toute prétention académique et exhaustive et où je deviens  – de par mon ignorance même – libre de vous soumettre le fruit de quelques intuitions, qui sont loin d’être infaillibles et qui inviteront, j’espère, à l’échange.

Je partirai donc de ce que je ressens et de ce que je crois savoir personnellement, non pas comme artiste, mais comme simple « consommateur d’art » (pardonnez-moi le mot) et comme croyant qui, comme tout croyant, qu’il soit religieux ou pas, réfléchit sur le sens et le non-sens de l’existence.

1. École de la connaissance

Je vais peut-être vous étonner, mais avant toute chose, avant même de parler du beau et des émotions esthétiques que l’on associe spontanément à l’art, il faut d’abord aborder l’art comme une école de connaissance. C’est tout à fait élémentaire.

Voyez ce qui arrive quand de nos jours on entre dans un musée pour la toute première fois et qu’on prend place devant un tableau du, disons, 17ème siècle. On reste littérament bouche bée : on voit des couleurs, on voit des formes, on voit de proportions, mais par manque de connaissance on ne voit pas le rapport entre les personages et les scènes du tableau et l’histoire religieuse, mythologique ou profane à laquelle ils font référence. Sans connaissance de son contexte, le tableau reste pour une grosse partie un livre fermé, un objet mort. Il va de même pour une peinture moderne : si on n’a aucune idée de histoire de l’art moderne et de ses grands questionnements, toute forme abstraite accrochée au mur reste un sphinx ennuyeux qui garde jalousement ses secrets. Rapidement nous nous lassons de ce que nous voyons et nous nous déplaçons devant un autre tableau qui risque, d’ailleurs, de nous ennuyer davantage.

La  connaissance de l’histoire, de la culture, de la tradition artistique est donc une clé élémentaire pour accéder au premier sens de l’art et du beau, un sens qui nous est transmis d’un passé souvent lointain et que nous retransmettons à ceux qui viendront après nous. Ainsi, l’art est toujours aussi l’histoire de l’art. Je ne dois pas vous faire un dessein :  cela vaut exactement pour la religion, dont le sens se trouve, du moins en partie, aussi dans sa propre histoire.

Cette connaissance du passé artistique, cette conscience que les choses artistiques se situent dans la longue-durée et qu’elles ne sont pas uniquement présentes dans un « maintenant » immédiat qui est là pour répondre immédiatement à nos désirs du moment: je l’appelerai, plus qu’une quête du sens, une reconquête du sens. Sans conscience du passé, nous perdons le sens des choses, qui, auparavant, avaient un sens ; nous  sommes à la merci de l’absurde. L’art et le respect pour l’art peuvent nous réapprende à chérir la longue-durée, une longue-durée qui est aussi le fondement de la tradition religieuse ou philosophique. Avec l’art, nous rentrons dans une sphère qui, au commencement, n’est pas la nôtre, qui demeurera après notre propre disparition, et qui demande dès lors une attitude d’humilité et de curiosité.

Et avec la curiosité, nous voilà arrivés dans la deuxième école d’apprentissage que l’art nous procure. Après la connaissance, elle nous invite à acquérir une seconce aptitude fondamentale pour en saisir le sens. C’est l’attention.

2. École de l’attention

Il ne suffit pas de comprendre la toile de fond historique et artistique d’une oeuvre d’art pour en saisir ce sens précis qui peut nous transformer intérieurement, voir même bouleverser. À partir de la curiosité, nous apprenons à regarder, à écouter, à contempler, à lire attentivement, et nous nous débarrassons du bagage historique dont nous avions besoin encore quelques instants auparavant.  Le savoir lire: lire un tableau, lire un poème, lire un roman, c’est se débarasser de ses prédispositions, c’est se décentrer, c’est prendre le temps, c’est devenir attentif.

Nous connaissons l’importance que la philosophe et mystique Simone Weil prêtait aux mathématiques qui fallait enseigner dès le plus jeune âge, comme apprentissage de la concentration, ou mieux encore, de l’attention ininterrompue qui, elle, était primordiale pour la contemplation de Dieu. Sans doute nous pouvons dire la même chose de l’étude d’un tableau, d’une sculpture ou d’une pièce de musique : elle nous aide en même temps à nous décentrer (je ne suis plus le centre de mon attention, mon attention même devient le centre) et à nous concentrer ne fût ce que pour les quelques minutes que nous parvenons à dérober aux exigences d’un temps de plus en plus utile et utilitaire. Pour Simone Weil l’attention et l’attente allaient de pair. L’attente n’est jamais passive tant qu’elle reste attention. Elle est désir de sens, désir de vérité.  L’attention, l’attente de Dieu (c’est le titre posthume d’un de ses recueils), l’attente du sens qui  soudainement se libère pour nous transformer dans notre for intérieur, voilà, sans doute, les fruits que la fréquentation assidue de l’art dans toutes ses expressions peut nous apporter.

Mais jusqu’à présent nous sommes restés au niveau individuel de l’apprentissage de l’art et de la (recon)quête du sens. La connaissance et l’attention sont des aptitudes individuelles. À l’école du beau et de la beauté, nous rentrons, enfin, en plein dans la communion.

3. Ecole du Beau et de la Beauté

C’est là que nous découvrons l’émotion du beau, le plaisir et l’enthousiasme esthétiques, qui mènent presque automatiquement à une envie de partage  et de communion. Ici la quête du sens se fait ensemble, on pourrait presque dire par contagion.

a/ Cette contagion peut devenir tellement intense, qu’elle prend un aspect interreligieux si il s’agit de la beauté qui emprunte son expression à la tradition religieuse. Je pense, en guise d’exemple, à l’Islam, qui, tout en respectant en général l’interdit de l’image divine, humaine et parfois même animale,  a su développer un époustouflant jeu de formes dans ses traditions calligraphiques et architecturales. Je pense aussi à ma propre expérience comme co-organisateur de concerts interreligieux et interconvictionnels. Je me rappelle en particulier un concert à l’église du Béguinage qui rassemblait juifs, chrétiens, musulmans, bouddhistes et humanistes  qui s’embrassaient tous fraternellement à la fin du concert, un geste qui n’avait aucument été commandé par les organisateurs, mais que la communion musicale avait provoqué spontanément.

b/ Mais l’art a également vocation au partage du sens à un niveau œcuménique. Un exemple : quel plaisir de s’échanger entre chrétiens l’exubérance et la joie presque dionysiaque du catholicisme baroque et l’intériorisation luthérienne qu’on retrouve par exemple chez Jean-Sébastien Bach! Il ne faut pas être une oecuméniste diplômé pour s’apercevoir qu’au-delà des clivages théologiques ou des rivalités ecclésiastiques, les différentes sensibilités artistiques que peuvent habiter le monde du catholicisme romain et celui du protestantisme, sont très complémentaires au lieu d’être contradictoires.

c/ … Pour ne pas parler de la liturgie des églises orthodoxes qui, à travers la splendeur de ses couleurs, ses sons et ses odeurs,  nous offrent un avant goût du Paradis.

4. École du non-dit

Je pense que nous avons tous vécu la situation suivante. Nous ressentons un moment donné une chose d’une manière très très forte, j’entends une chose intime, une chose qui a tout à voir avec la vérité, et non plus avec « une » vérité, la vérité qui nous donne le sens et la direction de notre existence :  nous en parlons à un ami, à quelqu’un en qui nous avons confiance, nous l’expliquons, nous le décrivons, nous le chantons, tout ce que vous voulez, mais soudain, à la fin de notre longue entretien, nous nous rendons compte que nous avons beaucoup dit, presque tout, mais pas encore l’essentiel, il nous semble que nous n’avons pas été compris ou plutôt : que nous n’avons pas pu faire nous comprendre, et qu’il y a un résidu, un reste d’un « je ne sais quoi », qu’aucune  conversation, même la plus élaborée et la plus nuancée, ne sera jamais capable d’absorber tout à fait, parce que quand il s’agit d’une vérité intime, les interlocuteurs se heurtent aux limites de la communication.

Et bien, l’art, quand il est vécu en communion, et particulier quand il s’agit de la musique, peut devenir l’endroit où le non-dit est exprimé à haute voix, au-delà de tous les malentendus d’une conversation humaine.

5. Ecole de la gratuité

Je voudrais terminer avec une cinquième école d’apprentissage, c’est sans doute la plus importante, je veux dire l’école de la gratuité, une gratuité qui a, qu’on le veuille ou non, une dimension fortement politique, parce qu’en en elle tout ce qui est démesure, tout ce qui est désintéressé, tout ce qui est unilatéral y est reçu avec sympathie et enthousiasme.

Comprenez bien, dans cette dernière école il devient encore plus clair dans quelle mesure la foi, l’amour et la beauté se touchent et font alliance pour aboutir à un sense accru des choses : aimer un morceau de musique sans aucune autre raison que la musique même; aimer, pour le croyant, Dieu sans autre raison que Dieu-même; aimer le réfugié, la veuve, l’orphelin, l’étranger,  le chômeur, l’enfant à l’école de devoir, la personne handicapée, le malade chronique, la mère célibataire qui risque encore plus que d’autres de basculer dans la pauvreté, l’habitant d’une maison de retraite, le jeune drogué,  en un mot, aimer l’être humain comme être humain, parce-qu’il est être humain, sans lui demander son taux de productivité, son régime d’épargne-retraite,  ni sa contribution au produit national brut, nous voilà devant une attitude de gratuité inconditionnelle, qu’elle soit amour, foi ou beauté, une gratuité qui est, je vous l’assure, en même temps une attitude politique, car elle dit un grand “non!”  à cette société de calcul, de consommation et d’accumulation dans laquelle nous sommes contraints à vivre.

Le Centre Alameda pourrait devenir ce lieu de gratuité totale.

Merci.

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